Nous vivons dans un monde où les nouvelles sont remplies de titres de guerre, de violence, d'injustice. Il semble que le mal soit devenu trop puissant, trop omniprésent pour qu'il puisse être combattu. Et alors, l'question inévitable se pose : y a-t-il un sens au bien ? Faut-il rester honnête, compatissant, généreux, quand le cynisme triomphe autour de nous ? L'histoire, la littérature, la religion et notre expérience personnelle donnent des réponses différentes. Mais si l'on regarde de plus près, le bien face au mal n'est pas question de victoire dans chaque cas spécifique. C'est question de capacité à conserver la dignité humaine quand cela est le plus difficile. Et c'est peut-être le seul choix qui reste toujours à notre disposition.
Les plus anciens mythes sont construits sur le conflit entre la lumière et les ténèbres. Ormuzd et Ahriman, le Dieu et le Diable, les chevaliers de la Table ronde et les forces ténébreuses. Le conscient humain est ainsi conçu que nous pensons en polarités. Le bien et le mal sont la plus grande d'elles. Mais si dans les contes le bien triomphe toujours, dans la vie réelle, c'est plus compliqué. Nous ne voyons pas toujours la justice triompher. Nous ne recevons pas toujours la récompense pour nos actes de bienveillance. Et cela engendre un conflit existentiel profond : si le bien ne garantit pas la victoire, pourquoi en avoir besoin ?
La réponse se trouve dans la définition même. Le bien n'est pas une stratégie pour atteindre un résultat. C'est un mode d'existence dans le monde. C'est le choix d'être humain même lorsque les circonstances nous poussent vers la violence, la vengeance ou l'indifférence. Quand nous disons «le bien face au mal», nous ne parlons pas d'une guerre gagnée par la force des armes. Nous parlons d'une guerre gagnée par la force de l'esprit.
L'histoire de l'humanité conserve de nombreux noms qui sont devenus des symboles du bien dans les moments les plus sombres. Mahatma Gandhi, qui n'a pas utilisé les armes contre les colonisateurs, mais a répondu à la violence par la non-violence. Martin Luther King, qui a mené la lutte pour les droits des Noirs américains exclusivement par des méthodes pacifiques. Alexandre Soljenitsyne, qui a écrit «L'Archipel du Goulag» pour que le monde sache la vérité, malgré le risque de sa propre vie. Ces gens n'ont pas détruit le mal complètement — il n'est nulle part. Mais ils ont montré que le bien peut être plus fort lorsque il devient un principe et non une tactique.
Ces exemples sont importants non pas parce qu'ils nous donnent une recette prête à l'emploi pour la victoire. Ils sont importants parce qu'ils prouvent que le bien peut exister dans les conditions les plus inhumaines. Et cette existence en soi est déjà une victoire — sur le désespoir, sur le cynisme, sur l'illusion que «tout le monde agit ainsi ».
On nous dit souvent : sois plus bon, et le monde deviendra meilleur. Mais cette affirmation se heurte à la réalité où le bonhomme est perçu comme une cible facile. Il est trompé, utilisé, manipulé. Et alors, de nombreux gens se découragent. Ils commencent à penser que la bienveillance est le domaine des faibles, que dans ce monde, seuls les prédateurs survivent.
C'est l'une des plus grandes erreurs. Le véritable bien n'a rien à voir avec l'infantilisme. La bienveillance qui ne sait pas dire «non» n'est pas de la bienveillance, c'est la dépendance. La bienveillance qui encourage le mal, c'est la complicité. La véritable bienveillance nécessite de l'audace. Elle nécessite de savoir résister à l'injustice, mais sans passer à l'agression. Elle nécessite d'être ferme, mais pas cruel. Et c'est peut-être l'une des compétences les plus difficiles de la vie.
Un exemple en est les médecins dans les zones de conflit. Ils sauvent tout le monde : leurs propres, les étrangers, les ennemis blessés. Ils ne choisissent pas qui mérite la vie. C'est ainsi que la bienveillance — ce n'est pas une faiblesse, mais une affirmation de la valeur absolue de la vie humaine. Et cela nécessite une force intérieure incroyable.
Les exemples de grande envergure sont bons, mais la plupart d'entre nous ne vit pas dans une époque de guerre et de révolution. Nous nous confrontons au mal dans des formats micro : la méchanceté de quelqu'un au travail, la trahison d'un ami, les ragots, le traitement injuste. Et c'est là, dans la vie quotidienne, que se pose la grande question : allons-nous conserver notre visage ?
Être bon face au mal mineur est souvent plus difficile que face à une catastrophe mondiale. Parce que le mal mineur gangrène lentement, insidieusement. Il ne semble pas être un défi héroïque, il semble être une «petite injustice» sur laquelle on peut fermer les yeux. Et quand on ferme les yeux, on devient partie d'un système qui permet à ce mal de croître.
Le héros quotidien, c'est quand vous ne soutenez pas les ragots, même si cela est avantageux. Quand vous défendez quelqu'un qui est persécuté dans le groupe. Quand vous retournez un portefeuille trouvé, même si l'argent est très nécessaire. Quand vous dites la vérité, même si le mensonge est plus commode. C'est dans ces petites actions que vit ce bien qui se bat contre le mal.
Une des plus profondes concepts philosophiques qui nous aide à comprendre la nature du mal, appartient à Thomas d'Aquin. Il affirmait que le mal n'est pas une substance positive, mais un manque de bien. Comme l'obscurité est l'absence de lumière, le froid est l'absence de chaleur. Le mal est un vide formé là où devrait être l'engagement humain, la compassion, la responsabilité.
Si l'on regarde le mal sous cet angle, il cesse d'être un «monstre» contre lequel il faut se battre à armes égales. Il devient ce qui doit être combattu. Le bien. La lumière. L'attention. Quand nous répondons au mal par le mal, nous ne le vaincrons pas — nous multiplierons le vide. Quand nous répondons au mal par le bien, nous ne changeons pas toujours le monde autour de nous, mais nous ne permettons pas à l'espace vide de s'étendre à l'intérieur de nous.
Rappelons-nous l'histoire de Sadako Sasaki, dont nous avons parlé dans les articles précédents. Elle était une petite fille mourant de leucémie après Hiroshima. Elle pliait des cranes de crane, croyant qu'ils accompliraient son désir. Elle n'a pas vaincu la maladie. Ses cranes de crane n'ont pas arrêté la course aux armes nucléaires. Mais son histoire a engendré une vague de bien qui continue encore aujourd'hui. Des millions de cranes de crane sont pliés par les enfants du monde entier en signe de paix. Son souvenir est devenu un symbole d'espoir. N'est-ce pas une victoire du bien ? Pas sur un mal spécifique, mais sur le désespoir. C'est cela la substance : le bien face au mal n'est pas question de «vaincre l'ennemi», mais de «resté humain ».
Il y a encore un autre aspect du bien face au mal que l'on parle rarement. C'est le pardon. Comment peut-on pardonner à quelqu'un qui nous a fait du mal ? N'est-ce pas de la lâcheté, de la faiblesse, de la capitulation ? En réalité, le pardon est la forme la plus difficile de résistance. Parce qu'il rompt le cycle de la violence. Il dit : «Je ne continuerai pas cette chaîne de douleur ».
Le plus grand exemple est Nelson Mandela, qui est sorti de prison et n'a pas cherché à se venger de ceux qui l'ont détenu pendant 27 ans. Il a créé la Commission pour la vérité et la réconciliation pour pardonner, et non pas pour punir. Il a transformé l'Afrique du Sud d'un État d'apartheid en une démocratie sans violence. Cela n'a pas été de la faiblesse. C'était un travail intérieur colossal qui a nécessité plus de courage que la guerre.
Le pardon ne signifie pas oublier ou justifier. Cela signifie refuser d'être esclave du passé. Et c'est peut-être le plus puissant bien que l'homme puisse manifester face au mal.
On nous semble souvent que le bien est beau, mais inefficace. Que l'altruisme et la compassion sont une luxury que seules peuvent se permettre ceux qui n'ont pas besoin de survivre. Mais ce n'est pas le cas. Le bien a une dimension tout à fait pratique. Les recherches montrent que les gens qui pratiquent le comportement prosocial vivent plus longtemps, sont moins malades et se sentent plus heureux. La bienveillance renforce les liens sociaux, et les liens sociaux sont la ressource principale de la survie de l'humanité. Quand nous aidons les autres, nous créons un réseau de solidarité qui nous soutiendra dans les moments difficiles.
De plus, les entreprises qui construisent leur culture sur le respect et l'honnêteté sont plus résistantes aux crises. Les pays qui résolvent les conflits par la diplomatie plutôt que par les armes consomment moins de ressources et perdent moins de personnes. Donc, le bien n'est pas seulement un choix moral, mais aussi rationnel. Juste que nous ne le voyons pas toujours à court terme.
Quand le mal semble tout puissant, il est facile de céder au pessimisme. Mais même dans les moments les plus sombres, il y a des gens qui allument des bougies. Ce n'est pas de la naïveté. C'est un choix conscient de ne pas permettre à l'obscurité de devenir absolue. Rappelons-nous le blocus de Leningrad, où les gens écoutaient la Septième symphonie de Chostakovitch, mourant de faim. Rappelons les prisonniers des camps de concentration qui trouvaient en eux la force de partager le dernier morceau de pain. Ces actes d'humanité n'ont pas changé le cours de la guerre, mais ils ont changé le cours de l'âme humaine.
C'est pourquoi le bien triomphe toujours. Pas au sens de «gagner une bataille», mais de «ne pas disparaître». Il se transforme, se transmet d'une personne à l'autre. Et tant qu'il y a un homme prêt à conserver l'humanité, le mal ne peut pas être absolu. C'est cette même espérance qui nourrit le bien.
Le bien face au mal n'est pas une bataille qui se termine par la victoire d'un des participants. C'est un chemin que nous choisissons chaque jour. Nous ne pouvons pas garantir que notre bien changera le monde. Mais nous pouvons garantir qu'il changera nous-mêmes. Et c'est là que se trouve la principale force. Le bien est la capacité à conserver son visage lorsque tout autour dit que c'est sans sens. C'est la capacité à sourire lorsque l'on a envie de pleurer. C'est la capacité à aider lorsque l'on a besoin d'aide. Et c'est ce qui distingue l'homme du mécanisme qui réagit aux stimuli.
Que le mal existe. Que ce soit puissant. Mais nous sommes des hommes. Et tant que nous nous souvenons de cela, l'espoir vit.
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